Association Amicale des Essais en Vol
M. Amaury nous a transmis ce témoignage le 5 décembre 2017. Il est malheureusement décédé le 19 décembre 2017. Nous présentons toutes nos condoléances à ses proches et nous le remercions de ce témoignage. A travers celui-ci, nous prenons toute la mesure des risques encourus par les équipages d’essais à cette époque.
Mon accident du 4 mars 1958 a bouleversé ma vie militaire et de famille. Je venais d’emménager dans un pavillon à la Teste le dimanche et le mardi je partais pour la morgue à Bordeaux.
Deux nuits dans ce logement, laissant mon épouse enceinte de 6 mois seule, ne connaissant personne et moi pendant 9 mois à traîner les hôpitaux ,Robert Piqué à Bordeaux et Percy à Clamart . Elle a accouché de ma fille aînée le 1er juin 1958. Le soir de l’accident, un militaire de la base en recherche de logement ayant entendu que j’étais parti pour la morgue, s’est précipité pour rendre visite à mon épouse et lui demander si elle gardait le logement, lui apprenant ainsi ce qui m’était arrivé.
Dans le domaine militaire, j’ai subi 6 années de retard pour l’avancement par rapport à ceux de ma promotion , car étant affecté dans un service , plus “doux” au Laboratoire de Médecine Aérospatiale «LAMAS » pour les essais de vêtements haute altitude , mais hélas , pas dans ma spécialité.
Cet accident a eu lieu au cours de la mise au point des essais en vol de cibles remorquées acoustiques , pour la détection des impacts de tirs de canons par les avions de chasse. ( C.E.V ).
Responsable du service des cibles remorquées dit « aux Farces et Attrapes », je risquais ma vie très souvent sur le bord de piste , avec les avions des escadres françaises et américaines F100 en campagne de tirs qui décollaient par deux , plein gaz avec post-combustion à ma hauteur sans arrêt toute la journée. Une fois , je suis rentré du déjeuner et j’ai trouvé l’endroit, où je me tenais le matin même, rasé par un F100 qui avait cassé une jambe de train. Celui qui m’a remplacé, suite à mon accident, est venu me rejoindre à l’hôpital quinze jours après pour avoir plongé en hiver dans l’eau glacée , en guidant le pilote à la jumelle en bout de piste , pour l’atterrissage d’une cible qui ne s’est pas décrochée au largage et a du assurer le 2° passages malgré le froid .
Dans mon cas, la cible appelée « canard » est venue en se couchant sur le côté, le pilote de l’avion tireur , un vautour, piloté par le lieutenant LE PRINCE RINGUET attendait en bout de piste , l’avion remorqueur, un Canberra, piloté par le capitaine CAPIOD. Je venais d’accrocher la cible, tendre le câble , faire signe au pilote de mettre plein gaz et de décoller. La cible s’est couchée , le câble d’acier est venue me faucher et me soulever par le cou sous la mâchoire droite, occasionnant une plaie de « 11cm x 3 » béante et pleine de terre , une perte abondante de sang avec l’ouverture de la veine jugulaire d’où le sang giclait à chaque mouvement de la tête , le muscle qui tient l’épaule (le Sterno-cléido-mastoïdien) sectionné , me créant pour la vie un abaissement de l’épaule de 10 cm , une déformation de la cage thoracique , une fracture par tassement de la vertèbre dorsale D9 au choc au sol , « Vi » au lever des roues du Canberra , arrachement du quadriceps cuisse droite, déviation latérale de l’œsophage en rapport avec la réaction cicatricielle du cou J’ai mis 6 années pour récupérer un peu de sommeil.
Avant de partir de l’infirmerie pour la morgue, le colonel est venu voir, le moribond . J’ai été installé dans l’ambulance, un 4×4, sur un brancard à 4 petits pieds carrés directement sur le plancher , sans être attaché ,sans accompagnant , Il y avait 67 km à parcourir pour se rendre jusqu’à l’hôpital Robert Piqué à Bordeaux. A chaque coup de frein, je partais vers l’avant . chaque accélération, je repartais vers l’arrière à cause du non-respect de la sirène de l’ambulance par les autres usagers de la route. , arrivé à Robert Piqué, le chauffeur voyant que je respirais encore se précipita pour chercher un médecin. Le chirurgien mit plus de 4 h pour nettoyer la plaie pleine de terre et la suturer. On est venu chercher mon épouse le lendemain après-midi. Elle n’a vu de mon visage qu’une boule blanche de pansements où seules mes moustaches à la Salvador Dalí dépassaient.
A la suite du diagnostic du médecin, la médaille de l’aéronautique avait été demandée et elle a été attribuée à titre exceptionnel le 14/09/58. Lors d’une prise d’armes à Brétigny, elle m’a été remise, je me suis trouvé mal, rattrapé in extremis par mes voisins et transporté vers le L.A.M.A.S vers midi dans le bureau du docteur, qui me dit « déshabillez-vous », elle reçoit un coup de téléphone et sort rapidement du bureau me laissant à poil. On l’attendait pour un essai de siège éjectable qu’elle avait dû oublier ??? puis elle partit manger, m’oubliant en tenue d’Adam… Au retour étonnée et désolée de m’avoir abandonné, elle me fit conduire à l’hôpital Percy à Clamart. Je m’y suis retrouvé pour 2 mois encore après la découverte d’une fracture de la colonne, laissant encore seules mon épouse et ma fille à La Teste.
Bons vœux et bons vents pour 2018 à l’AAEV
Amicalement – Charles Amaury
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