Association Amicale des Essais en Vol
Dès la libération du territoire national, le CEV avait effectué ses premiers essais et réceptions d’armements aéroportés sur le champ de tir dont disposait le terrain d’Orange Caritat, avant de rapatrier la section Armements à Brétigny où une imposante butte de tir fut réalisée en 1953, à quelques centaines de mètres de l’extrémité sud-ouest de la piste principale, pour essayer les canons et mitrailleuses installés sur affûts, ainsi que sur aéronefs. Cependant, le premier tir de roquettes air sol inertes avait révélé une dispersion telle que l’une d’entre elles était parvenue à proximité des bâtiments de casernement… où le directeur avait provisoirement installé son bureau. Le Lt Colonel Sautier, alors patron de la section, fut prié de chercher un terrain où ses activités pourraient être poursuivies sans risque pour les riverains ! Le terrain de Bouard (Loiret), où quelques essais de bombes avaient pu être effectués, ne pouvant remplir ces conditions, le choix se porta sur la Base de Cazaux, où était implantée l’école de tir de l’Armée de l’Air avant la guerre, déjà connue de Sautier pour y avoir alors été affecté. Un détachement de Brétigny s’installa dans des conditions sommaires, même appréciées en regard des difficultés de l’immédiat après guerre : une baraque en bois à usage « d’atelier/bureau/réfectoire », plus un petit hangar dont ne subsistait que la toiture, pour abriter un Junkers Ju-88 de la pluie ! Comme l’évoquait encore Emile Mazuel en 2014, « Ayant été affecté en 1948 au CEV, c’est dans ces conditions spartiates qu’il me fut possible de constater l’évolution des principaux armements durant les 9 années d’hostilités écoulées depuis ma sortie de Rochefort en 1939, puis de contribuer aux essais de nouveaux matériels qui allaient bientôt recourir aux moyens et méthodes d’essais du Centre. Néanmoins, et pour de longues années encore, le commandement de la section Armements et la grande majorité de ses personnels allaient rester affectés à Brétigny, où ils prépareraient les matériels à essayer ainsi que leur environnement de mesures, ne partant à Cazaux que pour y effectuer les campagnes d’essais proprement dites. Entre ces campagnes, les quelques permanents de Cazaux n’étaient pas débordés… jusqu’à ce que l’avion des « missionnaires » arrive au parking, où ils venaient alors attendre les « affolés de Brétigny » ! Pour ce qui concerne le terrain proprement dit, son aménagement réclama encore de nombreuses années de soins.»
L’mposante butte de tir de Brétigny en 1953
Au sortir de la guerre, la France ne disposait pour l’armement de ses avions en service et de ses premiers prototypes, que des matériels dérivés du canon Hispano Suiza HS404 de 20mm qu’elle avait adopté au milieu des années trente. A l’époque, le choix du canon Oerlikon de 20mm avait néanmoins été envisagé. C’était un matériel rustique et sur, mais étant conçu pour tirer « culasse ouverte » en fin d’introduction de la munition, il présentait dans son emploi sur avion le handicap d’un mécanisme mobile linéaire de masse importante pour introduire la munition et percuter l’amorce par inertie, puis de récupérer sur ressort une partie de l’énergie du recul pour réaliser la séquence suivante (à l’instar des pistolets mitrailleurs STEN ou MAT 49, par exemple…). Il lui avait été préféré le modèle HS 404, doté d’une culasse verrouillée lors du tir et mue par prélèvement de gaz dans le canon à chaque départ (comme les fusils semi-automatiques Garand M1 ou MAS 49-56 par exemple…) car il autorisait l’emploi d’une culasse beaucoup plus légère et corrélativement d’une munition plus puissante en gagnant considérablement sur la vitesse initiale (850m/s) et la cadence de tir (700coups/mn).
Le canon HS 404 monté sur un moteur HS 12Y
Le canon HS 404 monté sur un moteur HS 12Y
C’était une arme beaucoup plus performante, mais plus fragile, dont la mise au point n’avait cependant pu être menée à terme avant l’invasion allemande lorsqu’elle fut utilisée au début des hostilités, notamment montée sur le célèbre « moteur canon » Hispano-Suiza 12Y (malheureusement encore munie d’un chargeur en tambour de 60 obus, soit huit secondes de tir au maximum…).
Le modèle avait été progressivement amélioré entre 1940 et 1945 avec un relatif succès en Angleterre par l’Armament Development Establishment et fabriqué par la firme Enfield (d’où la dénomination ADEN) et était devenu l’arme de base équipant la quasi-totalité des chasseurs et bombardiers anglais, en bénéficiant constamment d’améliorations jusqu’au stade communément appelé « Hispano Mk 5 » ou « ADEN Mk V » durant la dernière année du conflit.
En 1948, sa mise au point n’était évidemment plus à faire. Les essais portaient essentiellement sur les performances des munitions françaises et des accessoires essentiels (maillons, lubrifiants…) utilisées par les canons équipant les appareils francisés, dérivés des De Havilland « Vampire » et « Sea Venom ». On subit alors des difficultés identiques à celles que les Anglais avaient connues sur les chasseurs à haute altitude, notamment avec des blocages de culasses provoqués par la gélification des lubrifiants utilisés. (Sur certains « Spitfire » équipés de 2 canons dans chaque aile, les canons externes n’étaient même pas approvisionnés en opération car l’insuffisance de réchauffages de leurs caissons les rendait inutilisables…). Comme l’évoquait encore Emile Mazuel «… j’ai d’ailleurs un souvenir précis du retour au parking de Cazaux d’un « Vampire » après un de ces vols de mise au point à haute altitude, où l’annonce de Sautier nous informant qu’un de ses canons n’avait pas fonctionné, avait été ponctuée du tir surprise d’un obus, heureusement parti se perdre dans la nature environnante : encore une fois la culasse était restée bloquée à mi-course dès le début du tir, en raison du froid… Mais le réchauffage du canon n’étant pas toujours possible, la solution de dépannage utilisée en essais (obturation de la bouche par un préservatif) ne pouvait être qu’un expédiant provisoire ! » Son remplaçant opérationnel – élégamment désigné « opercule de bouche » – subira encore des mises au point six ans plus tard ! Il fallut également résoudre progressivement les difficultés classiquement rencontrées dans l’installation d’un canon en interne à bord d’un avion : tenue des parois de caissons aux chocs des reculs, géométrie des goulottes d’alimentation des bandes, des couloirs d’éjection des douilles et d’éjection des maillons, pour éliminer les « bourrages », y compris et surtout en tir sous facteurs de charge élevées, avant les essais de performances et précision dans les différents modes de tir air-sol et air-air sur panneaux remorqués.
Courant 1949, le CEV procéda également aux essais d’un prototype éphémère : le canon Hispano Suiza 421 de 15/20 mm. En juin et juillet, l’annexe de Cazaux réalisa son affût de montage à bord du Junkers Ju 88 n° 20. Mais une fois installé, les incidents de réarmement se multiplièrent, et les tentatives de mise au point au sol échouèrent. Retourné pour modifications chez le constructeur, ce canon sans descendance acheva une existence silencieuse dans les réserves du Musée de l’Air. D’autres prototypes firent de brefs passages (Hispano Suiza 606 pour Vautour par exemple).
Les premiers essais d’adaptation d’un canon sur un prototype national furent effectués au bénéfice du Marcel Dassault MD-450 « Ouragan », sur les appareils n° 03, puis 5 et 120. En 1954, après une centaine de vols effectués en deux années à Cazaux, l’armement de l’ « Ouragan» fut déclaré opérationnel. Les essais avaient porté sur trois types de canons (anglais ADEN Mk.V, français M49 et M50, dont la mise au point s’était effectuée en même temps que celle de la plate-forme de tir), cinq types de munitions (françaises, anglaises, américaines), onze types de maillons… et avaient longtemps été émaillés d’incidents à haute altitude, par l’arrêt quasi systématique du tir après le départ de quelques obus. Initialement imputés à des défauts de graissage de l’arme, ils firent l’objet de divers essais d’huiles, de plusieurs types d’obturateurs de bouche, d’une amélioration du réchauffage des caissons, mais avec des résultats plutôt décevants. Finalement, le problème fut résolu après montage de volets de fermeture… des orifices d’éjection des douilles ! Mais des criques apparurent alors sur la structure d’attache des canons, qui nécessitèrent la pose de renforts, trop coûteux en poids et en main d’oeuvre pour être envisagés en rattrapage sur les appareils de série déjà réceptionnés sans armement. La solution fut recherchée par Le MD-450 « Ouragan » n° 120 à Cazaux l’essai d’amortisseurs, permettant d’éviter le talonnement lors des reculs, et de réduire les efforts sur la structure, puis trouvée par adoption d’un amortisseur métallique dont le poids ne dépassait pas 700 g par canon… (Les efforts de recul devant être absorbés par la structure sont de l’ordre d’une demie tonne pour un canon de 20mm, de plus d’une tonne pour un canon de 30mm, et atteignent 2,7 tonnes pour le canon du « Rafale »). Dès lors, les vols de réception des « Ouragan » de série pouvaient inclure une séquence de tir, effectuée après un séjour de 30mn à une altitude supérieure à 35.000ft.
Le MD-450 « Ouragan » n° 120 à Cazaux
Au fil des années, les essais d’un nombre croissant d’équipements associés aux tirs canons furent également menés au moyen d’une flotte d’avions de servitude qui dès 1950 comprenait déjà : trois Junkers Ju-88 (n° 18, 20, 64), trois B-26 (n° 172, 185, 205), le P-47 n° 475 et le Morane Saulnier MS-472 n° 64… qui seront ensuite constamment remplacés ou complétés par des appareils aux performances accrues. Puis viendront les hélicoptères, qui poseront des problèmes particuliers de mise au point de leurs canons de 20mm montés en sabord…
Les essais concernèrent progressivement :
Quelques exemples de planeurs cibles remorqués alors en expérimentation
Le premier canon de ce calibre entré au CEV portait la désignation « 3CGF » et provenait de l’Atelier de chargement de munitions de Mulhouse (AME). C’était un prototype lourd et volumineux, dérivé d’un matériel allemand en cours de mise au point à la fin de la guerre, destiné à remplacer le canon Mauser MG151 qui équipait pratiquement tous les avions de la Luftawaffe. L’expérience acquise en 1942 avait alors conduit l’Allemagne à lancer le projet MG213 d’un canon de 30mm. Le principe de fonctionnement choisi par la Société Mauser était celui d’un « canon révolver », équipé d’un tube unique sans chambre et d’un barillet tournant dans lequel la munition était mise à feu. Deux armes avaient alors été simultanément conçues à Oberndorf :
La guerre s’étant achevée avant que ces canons soient mis au point et entrent en production, les alliés se partagèrent documents, prototypes… et spécialistes, afin d’achever études et mises au point d’un canon de 20mmm aux USA et de 30mmm en Angleterre ainsi qu’en en France, où l’ingénieur allemand Anton Politzer avec une petite équipe se mit à l’oeuvre au sein du Bureau d’Etudes récemment constitué dans l’AME. Ces travaux aboutirent à la réalisation du premier canon de 30mm DEFA 541. Doté d’un barillet à cinq chambres, fonctionnant avec un chargement séquentiel en trois étapes et un allumage électrique, il atteignait la cadence alors remarquable de 1.200 coups/mn.
« …j’ai conservé un souvenir personnel de son efficacité, lorsque en octobre 1951, la section Armements avait été chargée d’en présenter les versions lourde et légère à la butte de Brétigny au cours de la visite de l’Emir MECHAAL, Ministre de la guerre de l’Arabie Saoudite, accompagné du Secrétaire d’Etat aux Forces Armées : le bruit de la rafale impressionna beaucoup nos visiteurs… trop absorbés pour s’apercevoir que le canon légèrement dépointé par un ripage sous l’effort du recul de la remorque portant son affût, avait expédié un obus sur une des cloisons verticale en béton de la butte, lequel en avait arraché un morceau pas du tout insignifiant… qui après ricochet avait eu le bon goût de retomber « incognito » derrière les visiteurs, en nous épargnant un regrettable incident diplomatique… ». (La sophistication croissante des matériels ne laissa pas non plus le CEV à l’abri de certaines autres surprises… Ainsi en mai 1956 à Cazaux, le passage devant un radar d’un châssis « Vautour » équipé de DEFA 541 sur son chariot de transport, avait déclenché le tir des deux canons… Ce qui avait suscité quelques interrogations sur les risques potentiels de certains circuits d’armements non protégés, par exemple les câblages des lance-roquettes en nid d’abeille…).
Après quelques modifications, ce premier modèle fut adopté, mis en fabrication sous la dénomination DEFA 541, et avionné courant 1954 sur un MD-452 « Mystère » II pour mise au point à Cazaux. C’était le stade de définition initiale d’une arme qui allait ensuite bénéficier d’améliorations successives : vitesse
Le DEFA 541 initiale portée à 800m/s sur le 551, barillet à chambres rayées améliorant la stabilité de l’obus sur trajectoire avec le 552, tube renforcé à âme chromée, décompresseur en extrémité de tube pour réduire les perturbations d’entrées d’air de réacteurs sur le 553, pour aboutir finalement au 554 équipant le « Mirage » 2000, doté d’un mécanisme d’alimentation en quatre étapes, et portant la cadence de tir à 1.800 coups/mn. L’excellente conception initiale du canon Mauser Mk 213 30 avait ainsi permis de conserver le canon dont il était issu durant plus de soixante ans, en le faisant bénéficier des progrès technologiques successivement apparus pour l’adapter à l’évolution des missions et performances de programmes d’avions nationaux, tout en s’adjugeant de remarquables succès à l’exportation.
Sources : Archives CEV et COMHART (T8, Vol 2) – Souvenirs d’Emile Mazuel
Emile Mazuel, breveté Mécanicien Armement en 1939 à l’Ecole de Rochefort, participe à la guerre 39/4, à la Résistance dans le Limousin et termine la guerre avec le Groupe de Chasse 2/18 à Friedrischaffen. (Deux blessures de guerre). Il participe ensuite à la guerre d’Indochine au Nord Vietnam en 1952/1953 puis à la guerre d’AFN en 1955 à Oran et Colomb Bechar. Rayé des cadres en 1960, il est aussitôt recruté par le CEV comme agent technique aux essais des matériels d’armements jusqu’à sa retraite en 1980. Il rejoint finalement l’équipe de l’Association Amicale des Essais en Vol chargée du tri et de la conservation des archives techniques du CEV à Brétigny, dans laquelle il est toujours actif en 2014 !
Jean-Claude Fayer
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